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Interview de OLIVIER Jean-Noël de Bordeaux Métropole : Innover dans les métropoles de demain

Bonjour Jean-Noël, pourriez-vous nous parler de votre rôle à Bordeaux Métropole et de votre expérience en matière de numérique responsable?

À Bordeaux Métropole, je pilote la transformation numérique du territoire : services aux habitants, modernisation interne, infrastructures, cybersécurité, données… Et je le fais avec une conviction simple : le numérique n’a de sens que s’il améliore réellement la vie des gens. Nos élus ont fait du numérique responsable notre boussole : pas un supplément d’âme, mais une ligne de conduite : sobriété, éthique, accessibilité, inclusion et transparence, avec un crédo simple, un numérique choisi et non subi.

La notion de numérique responsable semble désormais essentielle dans le développement urbain. Comment Bordeaux Métropole a-t-elle intégré cette dimension dans ses projets et quels en sont les premiers bénéfices visibles?

Nous avons intégré le numérique responsable directement dans la manière de concevoir nos projets. Concrètement, cela veut dire deux choses : d’abord, mesurer : l’impact environnemental, social, budgétaire ; ensuite, décider : si une solution n’est pas utile ou durable, nous ne la déployons pas. Et cela est très concret : nous calculons l’empreinte énergétique de nos infrastructures pour limiter sa croissance, nous progressons sur l’accessibilité numérique et la qualité de service, et nous mettons fin à des projets qui n'apporterait pas le juste équilibre entre valeur et impact : nous venons par exemple de décider de ne pas généraliser un projet d'expérimentation de l'IA sur la propreté. Le numérique responsable apporte une vertu : la lucidité.

Quels sont les principaux défis auxquels vous avez été confrontés lors de la mise en place de la politique numérique responsable à Bordeaux Métropole, et comment les avez-vous surmontés?

Le premier défi a été culturel : passer d’une logique d’accumulation — “il faut numériser tout et partout” — à une logique de pertinence — “il faut numériser mieux”.
Le second défi a été organisationnel : faire travailler ensemble des équipes techniques, juridiques, opérationnelles, …
Le troisième, c’est d’assumer une posture d'équilibre dans un monde qui valorise encore trop la course à l’innovation rapide. Nous avons avancé grâce à trois leviers essentiels :

  • engager les équipes autour d’une stratégie claire, avec 40 actions et 40 engagements intégrés dans nos méthodes de travail ;
  • faire de la pédagogie, parce qu’une politique responsable ne s’impose pas, elle s’explique et se construit collectivement ;
  • évaluer nos actions, même si l’exercice n’est pas toujours évident : il demande de la modestie, de l’honnêteté, et parfois d’accepter qu’on s’est trompé. Mais c’est clé pour progresser et ajuster !

    Vous avez mentionné la collaboration avec Airbnb pour optimiser les campagnes de contrôle. Pourriez-vous nous expliquer comment cette initiative s'inscrit dans vos objectifs globaux de transformation numérique?

    Cette collaboration illustre parfaitement notre philosophie : utiliser le numérique pour régler un problème concret, pas pour faire du gadget.

Avec Airbnb, nous avons travaillé sur un enjeu très concret : mieux comprendre et suivre l’activité des locations meublées. L’objectif était clair : sécuriser les données, simplifier les contrôles, améliorer l’équité fiscale et alléger le travail des agents.
Concrètement, l’analyse fine des données des plateformes nous a permis d’optimiser nos campagnes de contrôle. Résultat : plus de déclarations, moins d’offres irrégulières, et donc un meilleur maintien de l’habitat longue durée en centre‑ville.
C'est dans cet esprit que nous avons lancé, en juin dernier, l’Alliance de la donnée territoriale : une démarche collective pour mieux partager, analyser et valoriser les données dans l’intérêt des territoires, de façon éthique, transparente et utile.
Pour moi, c’est exactement ça, un numérique responsable : un outil bien calibré, utile, éthique, et qui améliore directement le service rendu aux habitants.

Comment assurez-vous que le numérique que vous déployez reste utile, utilisable et utilisé, et quels critères utilisez-vous pour en évaluer l'impact?

Je répète souvent : un bon service numérique, c’est un service maitrisé et utilisé.
Pour garantir cela, nous appliquons une règle simple : pas de technologie si le besoin n’est pas clair. Nous évaluons nos projets sur notre boussole :

  • l’utilité et l'utilisabilité : est‑ce que cela simplifie ou résout réellement un problème pour les habitants ou pour les agents ?
  • la maitrise : est ce une technologie maitrisée, de confiance et réversible ?
  • la données : comment vas t'on évaluer et exploiter les données d'usage, de performance ?
  • l'équilibre : la valeur apportée est elle supérieure aux impacts ?

Ces critères deviennent petit à petit notre garde‑fou contre l’inutile, le complexe ou l’opaque.
Mais il faut rester modestes : évaluer n’est jamais totalement évident. Les usages évoluent, les besoins changent, et tout n’est pas mesurable immédiatement.

C’est pour cela que nous nous inscrivons dans une véritable démarche de progrès : on observe, on apprend, on ajuste. L’important est de garder le cap et de ne jamais perdre de vue notre objectif : un numérique vraiment utile, vraiment utilisé et toujours au service du réel.

Selon vous, comment les métropoles comme Bordeaux peuvent-elles continuer à innover tout en respectant les principes du numérique responsable dans les années à venir?

En changeant la définition même d’“innover”.
L’innovation, ce n’est pas forcément la technologie la plus neuve ou la plus spectaculaire.
L’innovation, c’est d’abord la capacité à apporter une solution juste, proportionnée, réplicable, durable.
Les métropoles doivent certainement sortir de la fascination pour les démonstrateurs technologiques et revenir à l’essentiel : faire mieux, pas faire plus.
Et avec l’arrivée massive de l’intelligence artificielle, cette vigilance devient indispensable. L’IA bouscule la société, les usages, les comportements, les métiers, les organisations. Elle accélère tout, parfois plus vite que notre capacité collective à comprendre ou réguler. Cela nous donne un devoir particulier : garder la maîtrise, rester lucides, former nos agents, ne laisser personne de coté, et mettre l'IA au service de l'intérêt général. Donc innover, oui. Mais innover avec discernement, en assumant que la puissance de ces technologies exige prudence, responsabilité et sens.

Quel message ou conseil aimeriez-vous partager avec nos lecteurs concernant l'importance de s'engager dans une approche numérique responsable?

Le numérique responsable n’est pas un frein : c’est une chance.
Une chance de remettre du sens, de maîtriser nos choix, de réduire les gaspillages, d’améliorer la qualité du service public et de redonner confiance aux usagers.
Mais l’enjeu, c’est de trouver le juste équilibre : prendre le meilleur du numérique, sans subir ses excès. Tout n’est pas bon à prendre, tout n’a pas vocation à être numérisé. Il faut choisir, hiérarchiser, garder le contrôle.
Mon message est simple : Posez-vous systématiquement la question : “Est-ce réellement utile ?” Si la réponse est non, ne le faites pas.
Le numérique responsable, c’est l’art d’aller à l’essentiel — ni trop, ni trop peu — et d’utiliser le numérique uniquement là où il apporte une vraie valeur.

Pour en savoir plus : https://www.bordeaux-metropole.fr

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